Les Voyages Extraordinaires de Votre Journal

Il est à peine 5 heures du matin.

Le froid transperce les vêtements et la peau alors que le brouillard se délie le long des rues. Tout a un aspect étrange : chaque silhouette, chaque son, chaque ombre. Nous marchons au milieu de la route, vide, notre respiration s’échappe en volutes de vapeur blanche, nos pas résonnent contre les murs des boutiques closes. Ca ressemble vaguement à une scène apocalyptique de Walking Dead. Il n’y a presque aucun mouvement, aucun bruit, aucun être vivant errant si tôt dans la journée, hormis quelques chiens des rues tremblotant sous la brise glaciale. Une voiture passe par-là, ses phares s’éloignant bientôt alors qu’elle est engloutie par la gueule gelée de la brume.

Mais alors que nous tournons au coin d’une rue, notre regard est attiré par une scène particulière. Plusieurs silhouettes noires se détachent à contre-jour des lampadaires, avalant leur lumière le temps d’une seconde, alors qu’elles semblent porter de lourds paquets d’un côté de la rue à l’autre. Tandis que nous nous approchons, nous distinguons alors des piles de papiers voletant dans leurs bras ou sur le trottoir. Je m’arrête tout près d’un exemplaire du “Sunday Express” dont les lettres noires luisent du reflet jaunâtre des lumières urbaines. Il est bientôt rejoint par la couverture orange du “Hindustan Times” depuis laquelle le visage de Ranveer Singh m’adresse un flamboyant sourire. Puis d’autres journaux s’empilent à la suite et voilà qu’une instable tourelle de papier s’érige devant mes yeux, juste avant qu’elle n’en disparaisse pour être chargée sur un vélo garé non loin.

Chacun des travailleurs (seulement des hommes comme je m’en rends compte dès le début) sont assis sur le trottoir entourés d’une masse noire et blanche agrémentée de vives couleurs – les journaux eux-mêmes. Leurs mains font circuler les papiers dans un mouvement flou, ajoutant ci-et-là des publicités à chaque pile. Leurs têtes dissimulées sous des cagoules, ne laissant parfois entrevoir de leurs visages que des trous noirs, paraissent immobiles. Seules leurs mains sont actives. Ils restent assis ainsi pendant deux à trois heures, dans ces froids embruns, sur le sol glacial, à empiler des journaux afin de les trier selon leur destination dans la ville.

Il est à peine 5 heures du matin, mais eux sont debout depuis bien longtemps. Les journaux dont ils s’occupent maintenant ont été apportés dans le centre de New Delhi vers 2 heures du matin depuis la périphérie de Noida où les imprimeries ont craché les papiers plus tôt dans la nuit. Parmi les travailleurs, plusieurs d’entre eux déambulent tout en portant des piles de journaux d’un trottoir à un vélo ou un scooter patientant calmement le moment de la livraison, coupant des ficelles ou cordons de plastique pour libérer les papiers, ou s’appelant les uns les autres pour demander une des éditions ou des destinations à livrer. Et pour ce travail, chacun d’entre eux est rémunéré “entre 3000 et 4000 roupies par mois, en fonction du responsable”, selon Aakash qui s’exprime sous son bonnet bleu nuit et derrière son écharpe noire et blanche. Pour pas mal d’entre eux, c’est un travail d’appoint, et non pas le seul, car après avoir terminé leur tournée chez les abonné.e.s jusqu’à huit ou neuf heures du matin, la plupart vont se rendre à leur usine / magasin / école pour le reste de la journée.

Il est temps maintenant de pédaler ou de conduire à travers la ville pour en finir avec la livraison aussi rapidement que possible. Le “Delhi Times”, “Times of India” (sa version du dimanche), “L’Express” (sa version du dimanche aussi), le “Hindu”… Tous ces noms sont empaquetés et ficelés dans des paniers à l’avant des bicyclettes ou à l’arrière des scooters. L’Inde est par ailleurs connue, dans le vaste monde des médias, pour la robustesse de son industrie de journaux papier. C’est l’un des seuls pays où la majorité des journaux imprimés sont payants (et payés) et véritablement lus, en hindi, en anglais, mais également dans d’autres langues locales. Parmi les raisons que l’on pourrait évoquer : la rapidité du développement économique ces dernières décennies ainsi que le manque d’accès à internet dans certains territoires. Cependant, aujourd’hui, les médias en ligne sont de plus en plus fréquents et surtout de plus en plus populaires chez le jeune lectorat des villes. Cette nouvelle tendance doit ainsi être prise en compte par les médias classiques (elle l’est déjà, par certains).

L’un des responsables, Sonu, interpelle ses collègues et travailleurs, et chacun enfourche un deux-roues chargé des papiers à distribuer. Lui-même monte sur son scooter, des piles de journaux coincés entre ses deux jambes à l’avant. Il conduit, rapide et souple, le long des routes encore vides au milieu du brouillard. Il n’est pas encore 7 heures. Il connaît parfaitement la route à prendre et il louvoie dans les étroites allées des quartiers de Lajpat Nagar. Il interrompt sa course de temps en temps afin d’attacher un élastique autour d’une édition papier avant de la déposer devant une entrée ou de la lancer avec force, le plus souvent, sur un balcon. Mais la plupart du temps, il ne s’arrête qu’une seule fois, préparant à la volée plusieurs journaux, puis tout en roulant il les envoie valser d’un geste ample sur les terrasses et balcons appropriés.

Devant ce spectacle d’agilité, je lui trouve des airs d’acrobate concentré, en pleine démonstration de son numéro. La seule différence peut-être, c’est qu’il ne cesse de regarder sa montre après avoir distribué une rue. Le temps compte. Comme toujours dans ce monde. Et alors que mes cheveux fouettent mes joues gelées au rythme du moteur du scooter, je me mets à penser aux gens qui se baisseront ce matin pour ramasser leur journal gisant sur le seuil de la porte ou sur le balcon, qui enlèveront l’élastique, déplieront les pages et finiront ensuite par les lire (attentivement ou non) tout en buvant leur thé / café / ou autre du matin. Avant qu’elles et ils ne se préparent aussi à être fin prêt.e.s pour leur boulot. Parce que le temps compte. Comme toujours dans ce monde.

Travels into Several Meanders of the Newspaper Hawkers

It is just 5 am in the morning.

The cold pierces the clothes and the skins when the fog stretches out along the streets. Everything looks eerie; each figure, each sound, each shadow. We walk in the middle of the empty roads, our breaths rising in white steam from our mouths, our steps echoing on the walls of closed shops. Like a Walking Dead kind of scene. There is almost no movement, no noise, no being living around at this early time of the day except for a few stray dogs shivering under the chilly breeze. A car drives past, its lights fading away, as it is being swallowed by the biting gloom.

But while we turn behind a street corner our eyes catch a scene. Several dark silhouettes pass by the lamp posts, concealing the lights for one second, while they appear to carry heavy packages from one roadside to the other. As we come closer we can distinguish the piles of papers fluttering in their arms or on the pavement. I stop standing near the pages of The Sunday Express of which the black letters glimmer in the yellowish glow of the street lights. It is soon joined by the orange first page of the Hindustan Times where the face of Ranveer Singh smiled back at me. Then other newspapers add themselves to the stack and rise like an unsteady tower before being carried away and loaded on a biycle.

Each of the workers – only men as I firstly notice – sit on the pavement surrounded by black-and-white-mixed-up-with-colourful-adds newspapers. Their hands shift papers in blurry movements to add the adequate advertisements to each pile. And their hooded head, sometimes appearing to have no face but a dark hole, almost doesn’t move. Only the hands seem to fly. They stay crouching for two to three hours in the cold misty morning on the frozen ground, piling up newspapers to arrange them according to their addresses of destination in the city.

It is just 5 am in the morning but they have been awake for a long time now. Those newspapers they are handling have been brought up to New Delhi’s downtown around 2 am from the suburbs of Noida where they had been printing earlier in the night. Among them several colleagues wander around, shifting stacks from the pavement to bicycles or scooters quietly waiting to fulfill their duties at the roadside; cutting plastic or paper strings to free the print media; calling one another to ask about a destination or a newspaper edition. And for that they are paid “around 3000 – 4000 rupees a month, depending on your boss”, said Aakash, covered with a dark blue hat and a black-and-white scarf. For many of them is it an extra job, not the only one, and after distributing the newspapers to the subscribers’ homes up to 8 or 9 am, they will go to the factory / shop / school they work for or attend to.

It is now time to cycle or ride quickly to get on with the distribution round as fast as possible. The Delhi Times, Times of India (the Sunday version), The Express (the Sunday versiont too), The Hindu… All those names packed in stacks are tied up to baskets put in front of bicycles or at the back of scooters. India is actually known among the media world for the durability of its print-newspaper industry. It is one of the few countries where newspapers are still being paid and genuinely read in Hindi, English or other local and state languages. Among the reasons the fast economic development within the last decades and the lack of Internet access in some areas can be mentioned. However nowadays the digital newspaper world is growing and becoming far popular especially among the young urban readers. A new trend that the mainstream media will have (and do, for some of them) to take into account.

Sonu, one of the bosses, calls out his colleagues and each of them get on their vehicles with the proper editions they have to deliver. Himself gets onto his scooter with piles of newspapers stuck at the front in between his legs. He drives swiftly on the roads, still empty, through the fog. It is not even 7 am yet. He knows his route perfectly and weave in and out the narrow alleys of the blocks of Lajpat Nagar. He stops from time to time to tie a thin rubber around a newspaper and then drop it at a door or – more often – throw it with strength onto a balcony. Most of the time he stops just once, prepares several newspapers, and then while riding, throws them quickly one by one onto the right balcony.

It does give him the looks of a great artist performing for a stunt show. The only difference is that he keeps looking down at his watch after distributing to a few addresses. Time matters. Always in this world. And while my hair sticks to my freezing cheeks at the rhythm of the scooter’s engine, I think of the people who will bent to grab the paper lying on their balcony or at their doorstep, remove the thin rubber, unfold the pages, and read them carefully (or not ?) while sipping their tea/coffee/whatever of the morning. Before getting ready hastily to reach their workplace on time. Because time matters. Always in this world.

Visit Us On InstagramVisit Us On Linkedin